
A environ 30 mois de la fin du second et dernier mandat constitutionnel de Félix Tshisekedi à la tête de la République démocratique du Congo, les débats autour de l’après 2028 enflent dans l’opinion. Dans son camp, les envies d’un troisième mandat sont bien affirmées. De Didier Budimbu qui a inventé le slogan «Tout droit tiiii na trois» à André Mbata qui s’active à trouver des subterfuges pour justifier un maintien au pouvoir au-delà du délai constitutionnel, l’Union sacrée s’active. En Conférence de presse mercredi 6 mai, le président Tshisekedi lui-même a préféré maintenir le suspense autour de son avenir politique. «Je n’ai pas sollicité le troisième mandat, mais je vous le dis, si le peuple veut que j’aie un troisième mandat, j’accepterai», a-t-il déclaré.
Suffisant pour alerter davantage les sirènes de l’Opposition et de la Société civile. Acteur-clé des années «Kabila dégage» sous bannière de la LUCHA, Bienvenu Matumo est depuis devenu un farouche opposant au régime Tshisekedi. Pour lui, pas question de changer la Constitution à l’état actuel. « Je refuse que Félix Tshisekedi brigue un autre mandat après avoir achevé ses deux mandats constitutionnels même si ces derniers ont été obtenus par la fraude et la tricherie », affirme-t-il dans une interview exclusive accordée à Authentic360.cd
S’il a hier combattu Kabila, aujourd’hui il se retrouve parmi les signataires de l’acte fondateur de la plateforme « Sauvons le Congo » dont l’ancien président est initiateur. Mais entre les deux hommes, ce n’est pas le grand amour, plutôt une « convergence de lutte ». Comme Kabila, Matumo veut mettre fin à la « tyrannie ». Toutefois, l’activiste Lucha dit n’avoir pas changé d’idéal lui qui a été au premier plan pour réclamer le départ de Kabila entre 2016 et 2018. Il dit s’opposer, comme il y a plus de dix ans, à « toute opération visant à toucher à la Constitution pour se pérenniser au pouvoir».
Le référendum au prix d’une «balkanisation de fait»
Défenseur de la Constitution en 2016, le président Tshisekedi écarte pourtant toute motivation politicienne dans sa démarche. «L’homme politique pense aux prochaines élections, l’homme d’Etat aux prochaines générations», a-t-il rappelé lors de sa conférence de presse. Avant la chute de Goma et Bukavu en janvier, il a arpenté les grandes villes pour prêcher un changement de Constitution afin de doter le pays d’une nouvelle, «adaptée aux réalités locales». En conférence de presse, il n’a pas écarté l’idée d’organiser un référendum pour solliciter l’avis du peuple. En même temps, il a écarté l’idée d’organiser des élections avant la restauration de l’intégrité territoriale.
«Incohérent», rétorque une frange de l’Opposition. Pour Matumo, organiser un référendum sans les zones occupées serait une carte blanche à la balkanisation puisque les territoires contrôlés par l’AFC/M23 ne pourraient ne pas être concernés par la nouvelle Constitution. «Félix Tshisekedi sera responsable de toute partition territoriale de la RDC», avertit-il. Selon lui, la démarche de Tshisekedi est en fait une «obsession boulimique de se maintenir au pouvoir».
Pour faire obstacle à cette démarche, les opposants et les acteurs de la société civile entendent mobiliser la rue, la région et le monde. L’objectif est de dissuader le présidnet à emprunter une voie qui pourrait conduire à une «explosion sociale» et à une «division géo-ethnique», avec risque de fragiliser la cohésion sociale et l’unité nationale.
En temps normal, Matumo ne semble pas totalement opposé à une révision constitutionnelle pour s’adapter à «certaines nouvelles matières liées à l’évolution du monde et des bouleversements mondiaux et nationaux». Toutefois dans le contexte actuel, il craint que ce débat débouche sur le déverrouillage de l’article 220 son contournement. Cette disposition rend immuable la forme républicaine de l’État, le principe du suffrage universel, la forme représentative du Gouvernement, le nombre et la durée des mandats du Président de la République, l’indépendance du pouvoir judiciaire ainsi que le pluralisme politique et syndical. Elle interdit également toute révision constitutionnelle ayant pour objet ou pour effet de réduire les droits et libertés de la personne, ou de réduire les prérogatives des provinces et des entités territoriales décentralisées.
« Aucune révision dans ce temps suspect assorti des discours et des actions politiques des animateurs de l’Union sacrée qui stipulent clairement que le président reste au pouvoir au-delà de 2028. Sur cette base, aucune révision ou modification voire le changement de la constitution est acceptable et tolérable. On ne peut pas se faire piéger par un régime rempli de l’hybris politique. Jamais et absolument Jamais», assène Bienvenu Matumo.
L’activiste refuse également de passer à un régime présidentiel, au risque d’étouffer la séparation des pouvoirs et les contre-pouvoirs.
Un débat « opportuniste »
Pour lui, le présidentialisme a viré au totalitarisme sous l’ère Mobutu. Il plaide plutôt pour le renforcement de la décentralisation territoriale.
« Il faut mener le combat de tout le siècle afin de faire respecter la Constitution dans sa forme actuelle», insiste-t-il, appelant chacun à jouer sa partition dans cette «cause noble», tout en déplorant le virage pris par certaines églises de réveil qui, selon lui, défendent le changement de Constitution «sans convaincre dans leur argumentaire».
« La Constitution est un texte fondamental et essentiel pour un pays. Elle doit incarner les aspirations du peuple. Quand les partisans du changement affirment que ce texte n’est pas adapté aux réalités locales, lesquelles? la corruption, la médiocrité, le tribalisme, les pratiques d’incompétence, le détournement des biens publics, l’abus et la confiscation du pouvoir par une minorité ? la répression politique des contre-pouvoirs et des dissidences qui traduit la dictature?», interroge le militant tête d’affiche de la LUCHA. Et de conclure: « Ils mentent au peuple, bien au contraire, le peuple est vigilant et éveillé, il ne peut pas accepter ces gesticulations politiques grotesques».
En clair, Matumo estime que le débat actuel est à la fois «opportuniste et gourmand» et frise le déni d’une population qui a adopté l’actuelle Constitution avec 85% de «oui». Matumo regrette surtout de voir le président Tshisekedi aller à l’encontre des idéaux de la gauche socialiste dont il est membre.
« C’est bien dommage car il procède à la corruption idéologique et à la porosité philosophique. Le respect de la Constitution est d’abord une question idéologique et philosophique avant d’être politiquement opportuniste», conclut-il.
Authentic360.cd