
Dans le cadre du mois dédié aux droits des femmes, Authentic.cd est allé à la rencontre d’une jeune femme qui se distingue par sa manière de coiffer les hommes avec assurance. Habitante de Goma, d’une vingtaine d’années, dans la province du Nord-Kivu, Keren Lembire ne passe pas tout son temps dans les auditoires.
Étudiante à l’Institut Supérieur de Commerce, la jeune femme exerce aussi un métier peu commun pour une fille dans la ville volcanique de la République Démocratique du Congo: elle coupe les cheveux dans un salon de coiffure pour hommes. Connue sous le surnom de Hodari, elle manie aujourd’hui tondeuse et ciseaux avec assurance, dans un environnement où ce métier est encore largement considéré comme réservé aux hommes.
Son parcours n’a pourtant pas été simple

Tout commence il y a quelques mois, lorsque le salon où elle travaillait ferme ses portes. Dans une ville marquée par les conséquences de la guerre et les difficultés socio-économiques, rester sans activité n’est pas une option pour la jeune étudiante.
Elle décide alors de suivre son instinct et de se lancer dans un domaine inhabituel pour une femme : la coiffure masculine.
« Je me suis dit qu’il n’y avait plus d’occupation… vu que nous venons de la guerre, il y a trop de crises », raconte-t-elle.
C’est ainsi qu’elle pousse la porte du salon Toa Fisi, situé à l’Office Kase Murara, avec une idée claire : apprendre à couper les cheveux des hommes.
Mais le chemin est loin d’être facile

Dès ses premiers pas, Keren fait face à l’étonnement, parfois même à la méfiance. Dans le salon, ses futurs collègues sont surpris, mais finissent par lui donner sa chance. Elle entame alors sa formation, déterminée à prouver qu’elle mérite sa place. Le plus difficile viendra pourtant de son entourage.
« Quand je suis rentrée à la maison pour informer la famille, bon nombre de mes frères m’ont dit qu’il n’y avait pas de filles qui font la coiffure pour hommes… Selon eux, ce sont des filles délinquantes », confie-t-elle.
Des mots durs, révélateurs de stéréotypes encore profondément ancrés.
Mais Keren ne flanche pas. Elle s’accroche à une conviction simple : se faire confiance.

« Je me connais… je vais faire la différence », affirme-t-elle.
C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’elle adopte le surnom de Hodari, symbole de force et de détermination. Les débuts sont compliqués. Les gestes ne sont pas encore parfaitement assurés et les regards sont parfois pesants. Mais, jour après jour, elle apprend, observe et s’améliore. Sa persévérance finit par porter ses fruits.
Aujourd’hui, Keren n’est plus seulement une apprentie. Elle est devenue une professionnelle reconnue dans son salon. Ses clients, d’abord curieux, sont désormais convaincus par son talent.
« Elle sait bien coiffer. J’aime aussi son comportement », témoigne Daniel Amos, l’un de ses clients.
Au-delà des coupes de cheveux, c’est toute une transformation personnelle que vit la jeune étudiante. Ce métier lui apprend bien plus qu’un simple savoir-faire technique.
« À travers ce métier, j’ai appris l’indépendance, le savoir-vivre et le vivre-ensemble », explique-t-elle.
Dans ce salon, elle découvre également l’importance de l’esprit d’équipe, de la patience et de la compréhension des clients. Dans une société où les métiers restent encore fortement genrés, Keren choisit de tracer sa propre voie. Elle refuse de se laisser définir par les attentes sociales et prouve, par son parcours, que les barrières peuvent être brisées.
Son message aux autres filles est clair, presque militant : il n’existe pas de métier interdit. Il n’y a que des opportunités à saisir, à condition d’avoir le courage d’essayer.
Aujourd’hui, son histoire dépasse les murs du salon. Elle devient une source d’inspiration pour de nombreuses jeunes filles à Goma et au-delà. Une preuve vivante que la passion, la compétence et la volonté peuvent renverser les préjugés.
Dans une ville marquée par les incertitudes, Keren Lembire incarne une certitude : celle d’une nouvelle génération de femmes congolaises en train de redéfinir les règles.
Lucien Sebuke