Goma : la peur invisible du « vol de sexe » gagne les rues et alimente la justice populaire

Société13 mai 2026

À Goma, la peur se lit désormais dans les gestes les plus ordinaires. Une poignée de main devient suspecte. Un simple frôlement dans un marché suffit à provoquer l’angoisse. Depuis plusieurs semaines, une rumeur persistante sur de prétendus “vols d’organes génitaux” se propage dans plusieurs villes africaines, notamment dans l’Est de la République démocratique du Congo, semant psychose, méfiance et parfois violence.

Dans les rues animées de Goma, les discussions tournent autour d’un même sujet. Sur les réseaux sociaux, des vidéos montrant des hommes se disant victimes ou des foules encerclant des présumés suspects circulent abondamment.

Souvent relayées sans vérification, ces images nourrissent progressivement un climat de panique collective.
Au marché, dans les taxis-motos ou aux arrêts de bus, chacun raconte ce qu’il a entendu : “un homme aurait perdu ses organes après une poignée de main”, “un autre aurait été victime après avoir croisé un inconnu”. Mais derrière ces récits, aucune preuve tangible n’a été présentée. Cette peur a pourtant déjà modifié les habitudes sociales.

Certains habitants évitent désormais tout contact physique avec des inconnus. D’autres ont adopté une étrange “protection” : une épingle à nourrice attachée à un fil élastique, portée au poignet comme un talisman contre ce phénomène supposé.

Sur la rue Eugène Serufuli, François Ciruza, taximan, montre discrètement l’épingle attachée à son bras. Son regard traduit autant l’incertitude que la crainte.

« Je porte cette protection parce qu’on dit souvent : on ne sait jamais. Nous avons entendu dire que des organes génitaux masculins sont volés. J’en ai entendu parler, mais je ne l’ai jamais vu personnellement. C’est ainsi que j’ai décidé de me protéger, comme les autres », confie-t-il.

François Ciruza, taximan

À travers plusieurs quartiers de Goma, ces épingles sont devenues visibles sur les poignets de nombreux hommes. Pour beaucoup, il ne s’agit pas forcément d’une conviction profonde, mais d’un besoin de se rassurer dans une ville où la rumeur a fini par s’installer dans les esprits.

Mais au-delà de la peur, cette psychose entraîne aussi des conséquences sécuritaires inquiétantes. Dans certaines villes du pays, des personnes accusées de “vol d’organes” ont été victimes de justice populaire.

Pour Jemima Salama, psychologue clinicienne à Goma, aucun élément scientifique ne permet de confirmer l’existence d’un tel phénomène. Selon elle, cette rumeur s’explique surtout par la peur collective, les croyances populaires et l’influence sociale.

« Je ne pense pas qu’à Goma, il existe une étude avec des preuves palpables démontrant que quelqu’un vole réellement les organes génitaux des hommes », affirme-t-elle.

Jemima Salama, psychologue clinicienne

La spécialiste estime que cette situation doit être comprise sous un angle psychologique et social.

« La lecture de cette situation peut se faire à travers les insécurités, les attitudes, les comportements et les réactions de la population face à un climat de peur », explique-t-elle.

Selon Jemima Salama, le port massif des épingles à nourrice traduit avant tout une quête de sécurité psychologique.

« Beaucoup de personnes se demandent : “Que faire pour que cela ne m’arrive pas aussi ?” Comme il n’existe pas de réponse concrète et que tout le monde répète que l’épingle protège, plusieurs finissent par adopter cette pratique. Il y a aussi un phénomène d’influence sociale : les gens reproduisent ce qu’ils voient chez les autres », poursuit la psychologue.

Face à cette montée de tension, elle appelle la population au discernement et à la prudence face aux informations diffusées en ligne.

« Restez concentrés, restez vous-mêmes et gardez un esprit logique », conseille-t-elle.

Alors que la rumeur continue de traverser plusieurs villes africaines, experts et autorités locales multiplient les appels au calme. Ils mettent en garde contre la diffusion d’informations non vérifiées, susceptibles d’alimenter davantage la panique et d’encourager des actes de violence.

Lucíen Sebuke, depuis Goma

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