
Les bulldozers sont devenus, ces dernières années, l’un des symboles les plus visibles de l’action publique à Kinshasa. Au nom de l’assainissement urbain, de la lutte contre les constructions anarchiques ou encore de l’amélioration de la mobilité, des centaines de maisons, boutiques, terrasses et marchés ont été démolis à travers la capitale. Pour les autorités, ces opérations répondent à la nécessité de reprendre le contrôle d’une ville confrontée à une croissance démographique rapide, à l’occupation désordonnée des espaces publics et à une urbanisation souvent plus rapide que la capacité de planification des pouvoirs publics.
Sur le principe, peu contestent la nécessité de mettre de l’ordre dans une métropole de près de vingt millions d’âmes. Les embouteillages chroniques, les marchés installés sur les chaussées, les constructions dans les servitudes publiques ou sur les lits des rivières constituent des réalités que les Kinois vivent au quotidien. Mais une ville ne se transforme pas uniquement à coups de bulldozers.

Les reportages réalisés par Authentic360 sur plusieurs sites emblématiques de Kinshasa montrent une réalité plus complexe. À Funa, les espaces libérés ont laissé place à de nouvelles activités informelles. Au rond-point Ngaba, les aménagements promis tardent encore à voir le jour. À Kintambo Magasin, une économie de survie s’est développée derrière les clôtures d’un projet toujours attendu. À Petro Congo, des familles continuent de vivre avec les conséquences sociales des démolitions. Seul Mont Fleury offre aujourd’hui l’image d’un projet d’aménagement effectivement visible, même si les contestations demeurent.
Ces constats ne remettent pas nécessairement en cause la légitimité de certaines opérations. Ils rappellent toutefois l’évidence que la démolition n’est qu’une étape. Le véritable défi commence après. Car la réussite d’une politique urbaine ne se mesure pas seulement au nombre de constructions détruites. Elle se mesure aussi à la rapidité des aménagements réalisés, à la capacité des autorités à empêcher la réoccupation anarchique des espaces libérés, à l’accompagnement des populations affectées et à la transparence dans la gestion des projets annoncés. Une ville moderne ne se construit pas uniquement en effaçant. Elle se construit surtout en proposant une alternative crédible à ce qui a été détruit.
Kinshasa a besoin d’ordre. Kinshasa a besoin d’infrastructures. Kinshasa a besoin de récupérer ses espaces publics. Mais Kinshasa a également besoin de cohérence, de suivi et de vision. Les bulldozers peuvent ouvrir la voie au changement. Ils ne peuvent pas, à eux seuls, construire la ville de demain. C’est précisément ce que révèle notre série de reportages «Kinshasa après les bulldozers». Derrière les gravats, les routes nouvelles, les marchés improvisés ou les terrains encore vacants, une même question demeure: que devient la ville une fois les engins repartis ? C’est à cette question que doivent désormais répondre les autorités comme les citoyens.
La Rédaction